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Dossier

Les fonds de litigation : une classe d’actifs encore méconnue

Frédéric Zablocki •

Le financement de litiges (litigation finance) est l'une des classes d'actifs non cotées les plus décorrélées des marchés financiers. Des fonds spécialisés financent des procédures judiciaires ou arbitrales en échange d'une quote-part des sommes obtenues en cas de succès. Un actif dont les résultats dépendent de décisions de justice, pas de l'état de l'économie.

Comment fonctionne le financement de litiges ?

Le mécanisme de base est simple : une entreprise ou un particulier dispose d'une créance ou d'un droit à faire valoir en justice, mais manque des ressources financières pour engager ou poursuivre la procédure (honoraires d'avocats, frais d'expertise, cautionnements). Un fonds de litigation intervient en finançant ces coûts, en échange d'une participation aux sommes obtenues en cas de victoire – typiquement entre 20 et 40 % selon la durée et la complexité de la procédure.

Si le plaideur perd, le fonds perd l'intégralité de son investissement : le financement de litiges est une stratégie à option binaire (tout ou rien). C'est pourquoi les fonds les plus sérieux construisent des portefeuilles très diversifiés, avec des dizaines voire des centaines de dossiers, pour lisser le risque de l'aléa judiciaire.

Les segments de marché

Le marché du litigation finance est dominé par l'arbitrage commercial international – le segment le plus développé, avec des procédures impliquant des entreprises multinationales et des montants en jeu souvent supérieurs à 100 millions de dollars. Les acteurs de référence – Burford Capital (coté à New York), Omni Bridgeway, Litigation Capital Management – ont construit leurs track records sur ce segment. Des fonds se développent également sur les recours collectifs (class actions) en Europe et en Amérique du Nord, ainsi que sur les contentieux de propriété intellectuelle.

La situation en France

En France, le financement de litiges se heurte à plusieurs obstacles historiques. L'interdiction traditionnelle du pacte de quota litis – convention par laquelle un avocat ne perçoit d'honoraires qu'en cas de succès – a longtemps créé une ambiguïté sur la légalité du litigation finance, en brouillant la frontière entre le rôle du financeur tiers et celui de l'avocat. Cette ambiguïté a été progressivement levée par la pratique et la doctrine : les fonds de litigation sont aujourd'hui clairement distincts des avocats dans leur rôle et leur rémunération, et leur intervention est reconnue comme licite dès lors qu'ils n'exercent pas d'influence sur la conduite de la procédure. Pour autant, la France reste significativement en retard sur les marchés anglo-saxons – Royaume-Uni et Australie en tête – où le litigation finance est une industrie mature, réglementée et intégrée dans les pratiques judiciaires depuis plus de vingt ans.

Plusieurs facteurs structurels freinent encore le développement de cette classe d'actifs en France. La culture juridique française, traditionnellement plus réticente à la marchandisation du droit, limite l'appétit des cabinets d'avocats pour ce type de partenariat. Les montants en jeu dans les contentieux français sont souvent inférieurs à ceux des grands arbitrages internationaux, ce qui réduit mécaniquement l'attractivité des dossiers pour des fonds dont les coûts de sélection et de suivi sont fixes. Enfin, la durée des procédures devant les juridictions françaises – parfois supérieure à cinq ans en première instance et appel cumulés – allonge les horizons de retour sur investissement au-delà de ce que certains fonds sont prêts à accepter.

Les recours collectifs (actions de groupe) introduits par la loi Hamon de 2014, puis élargis par la loi Justice du XXIe siècle en 2016, ont néanmoins créé un nouveau terrain de développement pour ces stratégies. Si le dispositif français reste plus restrictif que les class actions américaines – notamment en termes de secteurs éligibles et de mécanismes d'opt-in/opt-out – il ouvre des perspectives réelles pour des fonds capables d'agréger des créances individuelles modestes en litiges d'envergure suffisante pour justifier un financement externe.

Pertinence dans une allocation non cotée

Pour un investisseur sophistiqué, le litigation finance présente plusieurs atouts distinctifs : une décorrélation totale avec les cycles économiques et les marchés financiers (les décisions judiciaires ne dépendent pas du PIB), un profil de risque asymétrique qui peut être maîtrisé par la diversification du portefeuille, et des rendements potentiels élevés. Les fonds établis revendiquent des TRI nets de 15 à 25 %. En contrepartie, l'illiquidité est totale jusqu'à la résolution des procédures, et la durée des dossiers est imprévisible – certains arbitrages peuvent durer plus de dix ans. Il s'agit d'une allocation de conviction, réservée aux investisseurs professionnels ou avertis disposant d'une capacité à immobiliser leur capital sur des horizons longs.

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