Dossier

La gestion de la liquidité dans le non coté : outils, stratégies et bonnes pratiques

Ariane Doutey

L'un des principaux freins à l'investissement dans le non coté reste l'illiquidité : contrairement aux marchés cotés, sortir d'un fonds de private equity n'est ni simple ni immédiat. Pourtant, des mécanismes existent — marchés secondaires, fonds evergreen, fenêtres de rachat — qui permettent de gérer cette contrainte. Cet article fait le point sur les outils disponibles et les bonnes pratiques pour intégrer le non coté dans un portefeuille en tenant compte de cet enjeu.

Liquidité dans le non coté : ce que les investisseurs doivent vraiment comprendre

La liquidité est au cœur d’un paradoxe dans le non coté. Par définition, investir dans le Private Equity, la dette privée ou l’immobilier non coté revient à accepter une forme d’illiquidité : les actifs ne s’échangent pas en continu sur un marché organisé, mais de gré à gré. Cette contrainte est précisément l’une des raisons pour lesquelles le non coté peut offrir une espérance de rendement supérieure : l’investisseur renonce à une faculté d’arbitrage immédiate et reçoit, en contrepartie, une prime d’illiquidité.

Mais cette illiquidité n’empêche pas d’organiser les sorties. Elle impose simplement de les penser en amont et d’avoir conscience qu’elles seront le résultat d’une mécanique complexe, avec ses règles et ses limites. Et que leur montant ou leur calendrier ne seront jamais totalement garantis.

Une liquidité organisée à plusieurs niveaux

La liquidité d’un produit non coté se joue à trois étages.

Le premier est celui de l’actif. Lorsqu’un fonds entre au capital d’une entreprise ou finance une société, il doit déjà anticiper les voies de sortie possibles. Celles-ci peuvent prendre plusieurs formes : une cession industrielle, lorsqu’un acteur stratégique rachète l’entreprise ; une cession financière, lorsqu’un autre fonds prend le relais ; une introduction en Bourse, devenue plus rare ; ou encore un refinancement impliquant le management.

Ces scénarios n’ont pas tous le même impact sur la valorisation. Une cession industrielle peut être plus favorable, car l’acheteur stratégique raisonne souvent en termes de synergies et de croissance externe. Une cession financière est généralement plus encadrée par une logique de rendement futur : le fonds acheteur doit lui-même espérer revendre plus cher quelques années plus tard. Quant aux sorties impliquant le management, elles peuvent être moins favorables au vendeur, car les dirigeants ont intérêt à limiter le prix pour préserver leur capacité financière.

Le deuxième étage est celui du fonds. Une fois un actif cédé, le cash revient dans le véhicule. Mais ce retour d’argent ne signifie pas nécessairement une distribution immédiate aux investisseurs. La société de gestion peut choisir de distribuer, de réinvestir ou de conserver temporairement la trésorerie pour des raisons de performance, de fiscalité ou de gestion du portefeuille.

Le troisième étage est celui de l’assureur lorsque le fonds est logé dans un contrat de droit français. L’idée selon laquelle l’assurance-vie garantirait mécaniquement la liquidité doit être nuancée. L’assureur peut organiser la sortie selon différentes modalités, y compris, dans certains cas, par remise en titres plutôt que par remboursement intégral en cash.

Fonds datés : une durée juridique souvent différente de la réalité

Dans un fonds millésimé, ou fonds daté, le cycle paraît simple : collecte, investissement, désinvestissement, distribution. Le véhicule a une durée de vie annoncée, souvent complétée par une ou plusieurs prorogations prévues par le règlement. Ces prorogations ne sont pas un accident : elles permettent d’éviter de vendre des actifs dans de mauvaises conditions lorsque le marché est défavorable.

La difficulté vient du décalage entre la durée affichée et l’expérience réelle de l’investisseur. Un fonds présenté comme ayant une durée de sept ou huit ans peut utiliser ses prorogations, puis conserver certains actifs plus longtemps si leur cession n’est pas possible à un prix satisfaisant. Dans les faits, la liquidation complète d’un portefeuille prend souvent davantage de temps que ne le laisse entendre le calendrier commercial.

Ce point est essentiel, car le temps pèse directement sur la performance perçue. Un fonds peut afficher un bon multiple final, par exemple en doublant le capital investi, mais voir son taux de rendement interne se dégrader si une partie des distributions arrive tardivement. Quelques pourcents bloqués plusieurs années peuvent suffire à détériorer fortement le TRI et à créer une frustration chez l’investisseur.

Il faut donc dépasser la lecture juridique du règlement et interroger la réalité historique : quelle part des fonds précédents a été distribuée après cinq, sept ou dix ans ? Les prorogations ont-elles été utilisées ? Les reliquats représentent-ils des montants marginaux ou une part significative du portefeuille ?

Réinvestir ou distribuer : l’arbitrage permanent

Pour une équipe d’investissement, la gestion de la liquidité impose un arbitrage constant entre rapidité de restitution et création de valeur. Lorsqu’un actif est cédé tôt dans la vie d’un fonds, distribuer immédiatement le produit de cession peut améliorer la liquidité et le TRI. Mais réinvestir cette somme peut accroître le multiple final si le capital travaille une seconde fois.

À l’inverse, conserver du cash trop longtemps pèse sur la performance. L’argent non investi rapporte peu, tout en supportant parfois des frais. Certains fonds, notamment fiscaux, peuvent aussi être contraints dans leur capacité à distribuer avant un certain délai, ce qui accentue cet arbitrage entre performance, fiscalité et liquidité.

La liquidité n’est donc jamais gratuite. Trop de liquidité peut réduire le rendement ; trop peu peut dégrader l’expérience investisseur. Le rôle de la société de gestion est précisément de trouver le bon équilibre.

Marché secondaire et fonds de continuation : des réponses au ralentissement des sorties

Face à l’allongement des durées de détention, le marché s’est organisé. Le secondaire permet à un investisseur de vendre ses parts avant la fin de vie du fonds. L’acheteur récupère un portefeuille déjà constitué, donc plus lisible, avec une durée résiduelle plus courte. En contrepartie, le vendeur accepte souvent une décote, qui reflète à la fois son besoin de liquidité et l’appréciation de la qualité du portefeuille.

Les fonds de continuation répondent à une autre situation : celle d’un fonds arrivé en fin de vie mais détenant encore un actif de qualité, dont le potentiel n’est pas épuisé. La société de gestion peut alors organiser le transfert de cet actif vers un nouveau véhicule. Les investisseurs historiques peuvent sortir, tandis que de nouveaux investisseurs prennent le relais.

Ce mécanisme est parfois critiqué, certains craignant qu’il entretienne artificiellement les valorisations. Mais bien structuré, il permet surtout de résoudre une difficulté réelle : certains actifs ont besoin de dix ans pour exprimer leur potentiel, alors que les investisseurs souhaitent souvent des horizons plus courts. La clé réside dans le prix, l’indépendance de l’analyse et l’alignement des intérêts entre vendeurs, acheteurs et société de gestion.

Fonds perpétuels : plus souples, mais pas liquides par nature

Les fonds perpétuels connaissent un fort développement, notamment auprès d’une clientèle patrimoniale. Leur promesse est séduisante : pas de date de liquidation imposée, des possibilités de souscriptions régulières, des réinvestissements continus et des fenêtres de sortie périodiques.

Mais cette souplesse ne doit pas être confondue avec une garantie de liquidité. Dans un fonds perpétuel, les entrées, les sorties, les investissements et les désinvestissements se superposent. Le fonds peut utiliser les nouvelles souscriptions pour rembourser les sortants, conserver une poche de cash, investir une partie de cette trésorerie dans des actifs liquides ou s’appuyer sur la rotation naturelle de son portefeuille.

Chacun de ces mécanismes a ses limites propres. Les entrées ne compensent les sorties que tant que la collecte reste suffisante. La poche de cash protège le fonds, mais réduit la performance si elle est trop importante. Les actifs liquides peuvent rapporter davantage, mais introduisent de la volatilité. Quant à la rotation naturelle du portefeuille, elle suppose que la durée des actifs soit cohérente avec l’horizon de détention des investisseurs.

C’est pourquoi les fonds perpétuels prévoient des garde-fous : période initiale de blocage, pénalités de sortie anticipée, préavis, centralisation des demandes, plafonnement des rachats (les fameuses gates) voire suspension temporaire des rachats en cas de crise. Ces dispositifs protègent les porteurs restants en évitant que le fonds ne soit contraint de vendre ses actifs dans de mauvaises conditions et constate des pertes sèches.

Le point important est là : un fonds perpétuel peut organiser la liquidité, mais il ne peut pas l’assurer en toutes circonstances. Si tous les investisseurs veulent sortir au même moment, aucun portefeuille d’actifs non cotés ne peut être transformé instantanément en cash sans risque de décote.

Assurance-vie : une liquidité à vérifier contrat par contrat

Le rôle des assureurs mérite une attention particulière. Beaucoup d’investisseurs associent spontanément l’assurance-vie à une liquidité plus forte. Pourtant, lorsqu’un fonds non coté est référencé dans un contrat, les modalités de sortie dépendent à la fois du règlement du fonds, des contraintes de l’assureur et du contrat concerné.

L’assureur peut exiger que le fonds conserve davantage de liquidités, imposer ses propres délais, ajouter des pénalités ou restreindre les sorties pendant une période donnée. Il peut aussi, dans certaines situations, recourir à la remise en titres. Ainsi, deux fonds similaires peuvent offrir une liquidité très différente selon l’assureur, et un même assureur peut appliquer des règles distinctes selon les supports.

La bonne pratique consiste donc à interroger précisément les modalités applicables : remboursement en cash ou remise en titres, délai de traitement, existence de pénalités, hard lock, gates, et articulation entre les règles du fonds et celles du contrat.

La liquidité : un risque à expliquer, pas à masquer

Le développement du non coté auprès d’un public plus large rend la pédagogie indispensable. L’illiquidité n’est pas un défaut accidentel de cette classe d’actifs : elle en est une caractéristique structurante. Les mécanismes de liquidité (distributions, secondaire, fonds de continuation, fenêtres de rachat, intervention éventuelle de l’assureur) permettent de l’organiser, mais non de la faire disparaître.

La vraie question n’est donc pas : “Ce fonds est-il liquide ?” Elle est plutôt : “Dans quelles conditions puis-je sortir, à quel délai, à quel prix, et que se passe-t-il si beaucoup d’investisseurs veulent sortir en même temps ?”

C’est cette grille de lecture qui permet de distinguer une liquidité réellement construite d’une liquidité simplement promise.

À lire aussi

15 juillet 2026

Les nouvelles tendances des fonds du non coté en France : démocratisation, evergreen, dette privée… comment le private equity change de dimension

Frédéric Zablocki
CEO · Entrepreneur Invest

Longtemps réservé aux investisseurs institutionnels, aux grandes fortunes et aux family offices, le private…

8 juillet 2026

PER et assurance-vie en 2026 : toujours les rois de l’épargne longue ?

Frédéric Zablocki
CEO · Entrepreneur Invest

Pendant plus de trente ans, l'assurance-vie a régné sans partage sur l'épargne de long terme des Français.

4 juillet 2026

L'infrastructure et l’investissement retail : la nouvelle frontière

L'équipe de l'Université du non coté
Université du non coté

L'infrastructure — autoroutes, réseaux d'énergie, fibre optique, hôpitaux, aéroports… — est une classe…