Dossier

Les nouvelles tendances des fonds du non coté en France : démocratisation, evergreen, dette privée… comment le private equity change de dimension

Frédéric Zablocki

Longtemps réservé aux investisseurs institutionnels, aux grandes fortunes et aux family offices, le private equity français est en train de changer profondément de visage. En l'espace de quelques années, le non coté est passé du statut d'actif confidentiel à celui de composante presque incontournable d'une allocation patrimoniale diversifiée.

Cette mutation n'est pas uniquement liée aux performances historiques de la classe d'actifs. Elle résulte de transformations beaucoup plus profondes : évolution de la réglementation européenne, digitalisation de la distribution, développement de nouveaux véhicules d'investissement, diversification des stratégies et arrivée massive des investisseurs particuliers.

Le marché français suit une trajectoire comparable à celle des États-Unis avec quelques années de décalage. Si les montants investis restent sans commune mesure avec ceux observés outre-Atlantique, les tendances structurelles sont désormais identiques : montée du private credit, explosion des fonds evergreen, développement du marché secondaire et ouverture progressive aux investisseurs de détail.

À l'horizon 2030, le non coté français pourrait être profondément différent de celui que nous connaissons aujourd'hui.

Une démocratisation qui s'accélère

Pendant plusieurs décennies, investir dans le private equity relevait presque du parcours du combattant.

Les tickets d'entrée dépassaient souvent 100 000 €, les fonds étaient réservés aux investisseurs professionnels et les procédures de souscription demeuraient lourdes. Pour un particulier, accéder aux meilleurs gérants était quasiment impossible.

Cette époque touche à sa fin.

La première révolution provient de la réglementation européenne avec l'entrée en vigueur d'ELTIF 2.0 début 2024. Cette réforme a profondément assoupli le cadre des fonds européens de long terme : baisse des contraintes d'investissement, élargissement des actifs éligibles et simplification de la commercialisation auprès des particuliers. Le marché connaît depuis une accélération rapide, avec une forte progression des encours et du nombre de véhicules lancés.

L'objectif est clair : orienter davantage d'épargne privée vers le financement de l'économie réelle.

Cette évolution rapproche progressivement l'Europe du modèle américain, où l'investissement dans les marchés privés est beaucoup plus accessible depuis plusieurs années grâce aux plateformes spécialisées et aux fonds ouverts.

Les plateformes digitales changent la distribution

La seconde révolution est technologique.

La distribution du private equity n'est plus exclusivement assurée par les banques privées ou les sociétés de gestion.

Une nouvelle génération de plateformes digitales permet aujourd'hui :

  • d'investir entièrement en ligne ;

  • de comparer plusieurs fonds ;

  • d'accéder à des tickets de quelques milliers d'euros ;

  • de suivre la valorisation des investissements de manière beaucoup plus transparente.

Cette digitalisation réduit considérablement les barrières à l'entrée.

Elle permet également aux conseillers en gestion de patrimoine de proposer plus facilement des allocations incluant du non coté sans devoir mettre en place des processus administratifs complexes.

Le mouvement rappelle celui observé aux États-Unis il y a une dizaine d'années, lorsque les plateformes spécialisées ont commencé à démocratiser l'accès aux actifs privés.

L'assurance-vie devient une porte d'entrée naturelle

L'assurance-vie constitue probablement le principal vecteur de démocratisation du private equity en France.

Alors que les contrats ne proposaient autrefois que quelques OPCVM traditionnels, les meilleurs contrats multisupports donnent désormais accès à :

  • des FCPR 

  • des fonds evergreen ;

  • des fonds de dette privée ;

  • des infrastructures ;

  • parfois même des fonds secondaires.

Cette évolution est majeure.

Pour de nombreux investisseurs particuliers, la première exposition au private equity ne passera plus par un compte-titres mais par leur assurance-vie.

Le phénomène est encore plus marqué dans l'assurance-vie luxembourgeoise.

Grâce aux Fonds Internes Dédiés (FID) et aux Fonds d'Assurance Spécialisés (FAS), les investisseurs patrimoniaux peuvent construire des allocations intégrant des dizaines de stratégies non cotées, parfois auprès des plus grands gestionnaires internationaux.

L'assurance-vie devient ainsi non seulement une enveloppe fiscale mais également une véritable plateforme d'architecture ouverte.

Les fonds evergreen révolutionnent l'expérience investisseur

Pendant longtemps, investir en private equity signifiait accepter une immobilisation du capital pendant dix ou douze ans.

Le modèle classique fonctionnait selon une logique simple :

  • engagement du capital ;

  • appels de fonds progressifs ;

  • période d'investissement ;

  • cessions ;

  • liquidation du fonds.

Ce fonctionnement reste parfaitement adapté aux investisseurs institutionnels.

Il l'est beaucoup moins pour les particuliers.

Les fonds evergreen répondent précisément à cette problématique.

Contrairement aux fonds fermés traditionnels, ils ne disposent pas d'une date de liquidation prédéterminée.

Ils permettent :

  • une souscription en continu ;

  • une valeur liquidative régulièrement calculée ;

  • des fenêtres de liquidité périodiques, sous réserve des conditions prévues par le fonds.

Cette structure rapproche le private equity de l'expérience d'investissement offerte par les OPCVM, tout en conservant une exposition aux actifs non cotés.

Le succès est spectaculaire. Les fonds evergreen et les ELTIF de nouvelle génération représentent désormais l'un des segments les plus dynamiques du marché européen.

Le private credit devient une classe d'actifs à part entière

Pendant longtemps, le private equity était quasiment synonyme de capital-investissement.

Cette vision est désormais dépassée.

La dette privée connaît une croissance exceptionnelle.

Elle consiste à financer directement des entreprises sans passer par les banques traditionnelles.

Plusieurs facteurs expliquent cette expansion :

  • renforcement des contraintes réglementaires pesant sur les banques ;

  • besoins croissants de financement des PME ;

  • recherche de rendement des investisseurs institutionnels.

La dette privée présente des caractéristiques spécifiques :

  • revenus généralement réguliers ;

  • volatilité comptable limitée ;

  • priorité de remboursement sur les actionnaires ;

  • sensibilité plus faible aux multiples de valorisation.

Pour de nombreux investisseurs patrimoniaux, elle constitue aujourd'hui une excellente porte d'entrée vers les actifs privés.

Les infrastructures attirent de nouveaux investisseurs

Autre évolution majeure : l'essor spectaculaire des fonds d'infrastructure.

Pendant longtemps réservés aux grands investisseurs institutionnels, ils deviennent progressivement accessibles aux particuliers.

Les stratégies couvrent aujourd'hui :

  • les réseaux électriques ;

  • les énergies renouvelables ;

  • les centres de données ;

  • les infrastructures numériques ;

  • les réseaux de fibre optique ;

  • les installations de stockage énergétique.

Ces actifs présentent plusieurs avantages :

  • visibilité des revenus ;

  • contrats de longue durée ;

  • protection partielle contre l'inflation ;

  • volatilité historiquement limitée.

Dans un contexte de transition énergétique, leur développement devrait se poursuivre pendant encore plusieurs décennies.

La finance des contentieux s'installe progressivement

Encore marginale en France, la litigation finance connaît un développement rapide dans les pays anglo-saxons.

Le principe est simple.

Un fonds finance les frais de procédure d'une entreprise en échange d'une partie des indemnités éventuellement obtenues.

Cette stratégie présente une trés faible corrélation avec les marchés financiers.

Elle constitue donc un excellent outil de diversification.

Si le marché français reste encore embryonnaire, plusieurs sociétés de gestion commencent à s'y intéresser, notamment dans le cadre de fonds UK ou US.

Le marché secondaire change profondément le private equity

Autrefois considéré comme un marché de niche, le secondaire devient aujourd'hui l'un des moteurs de croissance du private equity mondial.

Le principe consiste à racheter des participations déjà existantes dans des fonds ou des entreprises.

Les avantages sont nombreux :

  • durée d'investissement plus courte ;

  • meilleure visibilité sur les actifs ;

  • réduction de la courbe en J ;

  • diversification immédiate.

Aux États-Unis, cette activité est devenue une classe d'actifs à part entière.

L'Europe suit rapidement cette tendance.

Le développement des fonds de continuation ("continuation funds") et des opérations pilotées par les gérants transforme progressivement la gestion de la liquidité dans les marchés privés. Les transactions secondaires sont désormais considérées comme un segment mature du private equity.

Les États-Unis conservent une longueur d'avance

Le marché américain reste la référence mondiale.

Plusieurs tendances y sont déjà largement installées :

  • généralisation des fonds evergreen ;

  • montée en puissance du private credit ;

  • développement massif des infrastructures ;

  • sophistication du marché secondaire ;

  • recours croissant aux financements de type NAV Lending pour apporter de la liquidité aux fonds.

Les grands gestionnaires américains cherchent désormais à capter l'épargne des particuliers fortunés, considérée comme le prochain relais de croissance.

Blackstone, Apollo, KKR, Carlyle ou Ares développent tous des produits adaptés à cette clientèle.

Le Royaume-Uni innove avec les LTAF

Le Royaume-Uni suit une trajectoire légèrement différente.

Plutôt que les ELTIF, les autorités britanniques ont développé les Long-Term Asset Funds (LTAF), destinés à faciliter l'accès des investisseurs particuliers aux actifs non cotés. Les LTAF doivent notamment être intégrés aux comptes d'investissement britanniques à partir de 2026.

L'objectif reste identique : orienter une partie de l'épargne nationale vers le financement des entreprises et des infrastructures.

La France pourrait s'inspirer de cette approche en renforçant encore l'accès des particuliers aux marchés privés via les contrats d'assurance-vie et les plans d'épargne retraite.

Les défis restent nombreux

Cette démocratisation ne doit cependant pas masquer plusieurs défis.

Le premier concerne la pédagogie.

Le private equity demeure une classe d'actifs complexe.

Les investisseurs doivent comprendre :

  • les mécanismes d'illiquidité ;

  • la fréquence des valorisations ;

  • les risques spécifiques ;

  • les horizons d'investissement.

Le second défi concerne les frais.

Les produits distribués auprès du grand public cumulent parfois :

  • frais du fonds ;

  • frais du distributeur ;

  • frais de l'enveloppe fiscale.

L'analyse du coût global devient donc essentielle.

Enfin, le développement des marchés privés pose une question de gouvernance.

La démocratisation ne devra pas conduire à commercialiser des produits inadaptés auprès d'investisseurs ne disposant ni de l'horizon ni de la capacité financière suffisants.

À quoi ressemblera le non coté français dans cinq ans ?

À l'horizon 2030, plusieurs évolutions semblent désormais très probables.

Les fonds evergreen pourraient représenter une part significative des nouvelles collectes.

Les ELTIF 2.0 devraient devenir un standard de distribution auprès des particuliers.

L'assurance-vie et le PER s'imposeront comme les principaux canaux d'accès au private equity.

La dette privée poursuivra sa progression et pourrait rivaliser avec le capital-investissement en matière de collecte.

Le marché secondaire gagnera encore en profondeur, offrant davantage de solutions de liquidité.

Les infrastructures deviendront une allocation stratégique dans les portefeuilles patrimoniaux, soutenues par les besoins considérables liés à la transition énergétique et numérique.

Enfin, l'intelligence artificielle jouera probablement un rôle croissant dans la sélection des investissements, le suivi des participations et l'analyse des risques.

Conclusion

Le private equity français entre dans une nouvelle phase de son développement.

Après avoir longtemps été réservé à une clientèle institutionnelle, il devient progressivement une classe d'actifs patrimoniale accessible à un public beaucoup plus large.

Cette transformation est portée par plusieurs forces convergentes : évolution réglementaire avec ELTIF 2.0, digitalisation de la distribution, montée des fonds evergreen, diversification vers la dette privée, les infrastructures ou les stratégies secondaires, et intégration croissante dans les enveloppes d'épargne comme l'assurance-vie et le PER.

La France suit avec quelques années de retard une trajectoire déjà empruntée par les États-Unis et, dans une moindre mesure, par le Royaume-Uni. Ce décalage constitue moins un handicap qu'une opportunité : le marché français peut bénéficier des innovations déjà éprouvées à l'étranger tout en les adaptant à son environnement réglementaire et fiscal.

D'ici cinq ans, le non coté ne sera probablement plus considéré comme une classe d'actifs de niche. Il devrait devenir une composante naturelle des allocations patrimoniales diversifiées, aux côtés des actions cotées, des obligations et de l'immobilier. Le véritable enjeu ne sera plus d'y avoir accès, mais de savoir sélectionner les meilleures stratégies, les meilleurs gérants et les enveloppes les plus efficientes pour en capter durablement la création de valeur.

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