Dossier

Les inquiétudes autour de la dette privée : stop ou encore ?

Frédéric Zablocki

Pendant plus de quinze ans, la dette privée a connu une ascension presque ininterrompue. Alimentée par le retrait progressif des banques après la crise financière de 2008, la baisse des taux puis l'explosion du private equity, elle est devenue l'une des classes d'actifs préférées des investisseurs institutionnels. Les encours mondiaux approchent désormais les 2 000 milliards de dollars, contre moins de 200 milliards en 2010. 

Mais 2026 marque un tournant.

Pour la première fois, la dette privée est confrontée simultanément à une remontée durable des taux, à des refinancements plus difficiles, à une hausse des défauts dans certains secteurs et à des interrogations croissantes sur la valorisation des portefeuilles. Plusieurs grands fonds américains ouverts aux investisseurs privés ont même dû limiter les demandes de rachats afin de préserver leur liquidité. 

Faut-il y voir les premiers signes d'une crise ? Ou simplement le passage d'un marché devenu adulte ?

La réponse est probablement entre les deux. Il faut faire la comparaison Europe / États-Unis, qui est aujourd'hui le sujet central.

En 2026, les différences sont très nettes.

Aux États-Unis

Le marché est extrêmement mature.

Les plus grands acteurs – Apollo, Ares, Blackstone Credit, Blue Owl, Golub, KKR ou HPS – gèrent chacun plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliards de dollars.

Le problème est que cette croissance s'est accompagnée de plusieurs phénomènes :

  • explosion des fonds evergreen destinés au retail ; 

  • utilisation plus fréquente du levier financier au niveau des fonds ; 

  • multiplication des prêts covenant-lite

  • forte concentration sur les entreprises technologiques et les éditeurs de logiciels. 

C'est précisément sur ce dernier point que se concentrent aujourd'hui les inquiétudes. Plusieurs analystes anticipent une augmentation marquée des défauts dans certains portefeuilles de logiciels financés avec des niveaux de dette élevés, dans un contexte où l'intelligence artificielle bouleverse les modèles économiques de nombreuses entreprises.

En Europe

La situation apparaît beaucoup plus équilibrée.

Les opérations sont généralement :

  • moins levierisées ; 

  • davantage sécurisées ; 

  • concentrées sur le mid-market ; 

  • assorties de covenants plus protecteurs. 

Les grands acteurs européens — Ardian Private Credit, Tikehau Capital, Eurazeo Private Debt, Kartesia, Capza, Hayfin, Pemberton ou ICG — privilégient encore majoritairement des financements senior à destination des PME et ETI.

Autrement dit, l'Europe bénéficie aujourd'hui d'un profil de risque plus conservateur.

Les fonds evergreen face à leur premier test

L'une des grandes innovations de ces dernières années a été l'ouverture de la dette privée aux investisseurs particuliers.

Des véhicules evergreen proposent désormais :

  • une souscription permanente ; 

  • une valeur liquidative mensuelle ; 

  • des fenêtres de sortie trimestrielles. 

Sur le papier, le modèle est séduisant.

En pratique, l'année 2026 rappelle une réalité essentielle : les actifs restent illiquides.

Lorsque les demandes de remboursement augmentent fortement, les gestionnaires activent les mécanismes prévus dans les prospectus, en limitant temporairement les rachats. Plusieurs grands fonds américains ont récemment appliqué ces plafonds afin de protéger les investisseurs restant dans le fonds. 

Ce n'est pas nécessairement le signe d'une crise.

C'est même précisément le rôle de ces mécanismes.

Mais cela rappelle qu'un prêt direct à une PME ne peut pas être revendu 

En 2026, la question n'est plus de savoir si la dette privée constitue une classe d'actifs crédible. Ce débat est clos. Avec près de 2 000 milliards de dollars d'encours, elle s'est imposée comme un pilier du financement des entreprises dans le monde développé. 

En revanche, l'époque où presque tous les fonds bénéficiaient mécaniquement de la hausse des taux est derrière nous. Le marché entre dans une phase beaucoup plus sélective. Les écarts de performance entre gérants devraient se creuser, tout comme les différences entre l'Europe et les États-Unis.

Pour les investisseurs, la priorité n'est donc plus de rechercher le rendement le plus élevé, mais de comprendre comment il est obtenu. La qualité de l'origination, la discipline de crédit, la diversification sectorielle, la solidité des covenants et la capacité du gérant à gérer les restructurations deviennent des critères au moins aussi importants que le coupon affiché.

En d'autres termes, 2026 n'est pas la fin de la dette privée ; c'est la fin de son âge d'or uniforme. Une nouvelle phase s'ouvre, dans laquelle la sélection des gérants primera sur la simple exposition à la classe d'actifs. C'est probablement le signe le plus évident de sa maturité.

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